Procès de Gbagbo à la Cpi Les avocats de Ouattara déboutés dans les dossiers confidentiels Les révélations de son porte-parole

Le Temps-19/7/2012

Dr Claude Koudou est Enseignant-Ecrivain, Directeur de la Collection «Afrique Liberté» chez les Editions L’Harmattan; Président des Convergences pour la Paix et le Développement de l’Afrique (Cpda); Membre de la Coordination des Intellectuels d’Afrique et des Diasporas africaines. Et en tant que le Représentant Adjoint du Porteparole du Président Laurent Gbagbo pour l’Europe / et l’Amérique, il fait le bilan de la gestion de Ouattara et parle de mobilisation et de préparation du procès de Laurent Gbagbo pour le 13 août 2012. Quel bilan faites-vous de l’an 1 de la gestion de M. Alassane à la tête de la Côte d’Ivoire ? le climat général, c’est le manque de confiance entre les Ivoiriens. Mais cela est parce que Monsieur Ouattara, chef de l’Etat de fait n’a pas confiance en lui. Il n’a pas confiance parce que son assise ne lui permet pas d’être serein. le bilan économique, politique et social s’en ressent nécessairement. C’est une catastrophe. Vous voyez bien qu’au-delà des formules convenues de l’Onu, le rapport fait en ce jour du 18 juillet 2012 est accablant. C’est dommage que l’Onu attende jusqu’à maintenant pour dire ce qui est en Côte d’Ivoire. Notre pays est aujourd’hui gangrené par la haine. l’insécurité et l’impunité sont au comble. Et l’économie dans un état de déliquescence manifeste. Comment expliquez-vous que M. Ouattara n’arrive pas à faire redécoller l’économie ivoirienne, lui qui se présente comme un éminent économiste reconnu comme tel par la communauté internationale? l’économie d’un pays ne décolle pas avec des incantations. Malgré sa grande propagande à travers le monde, les faits sont là. Ils sont têtus. les investisseurs ont besoin d’un certain climat pour les affaires. Il ne suffit pas de dire qu’on est «éminent économiste »; qu’on a des amis à travers le monde, pour que l’économie prospère. lorsqu’on regarde les actes posés par ce pouvoir, on est amené à penser que Ouattara n’aime pas la Côte d’Ivoire. Il n’aime donc pas les Ivoiriens. Celui qui aime vraiment notre pays ne peut pas se satisfaire de son démantèlement qui est en cours sous Monsieur Ouattara. L’un des problèmes lié à l’économie est bien le volet sécuritaire. Comment M. Ouattara considéré comme le parrain de l’ex-rébellion aujourd’hui rebaptisé Frci, peine à assurer un cadre sécuritaire propice aux investissements étrangers, ainsi qu’à la quiétude des populations ivoiriennes ? Monsieur Ouattara a fait venir avec l’aide de Sarkozy des gens de nulle part et de partout pour l’installer au pouvoir. l’autre réalité depuis qu’il est au pouvoir est d’avoir une prise réelle sur les différentes forces. Mais la coalition anti-Gbagbo n’était qu’un artifice. Evidemment, tout ce qui ne repose sur aucune base solide finit par s’écrouler. Il ne faut donc pas s’étonner de ce qui se passe. Et on voit bien que le pouvoir est aux abois. La réconciliation semble être un des volets oubliés par M. Ouattara quand on voit la stagnation de la commission qu’il a mise en place et dirigée par M. Banny ? Il faut bien intégrer que Monsieur Ouattara est constamment en plein exercice de communication. Il faut connaître cet homme et mesurer, au regard de son cursus qu’il a la particularité de manier des contre-vérités pour maquiller ses tares et ce, de façon éhontée, avec toute une mauvaise foi froide. On peut lui reconnaître qu’il n’aime pas le respect des règles et des lois. Sinon, il est par contre constant dans son mode de gouvernance de s’appuyer sur la violence. Cet homme est d’une autre époque. Car il continue de penser qu’il peut diriger la Côte d’Ivoire dans la violence. Vous me direz qu’il n’a peut-être pas trop le choix. Sachant lui-même d’où il vient. la réconciliation, ce n’est pas de faire semblant; ce n’est pas l’évitement; ce n’est pas la fourberie. Mais cet homme est ainsi. Je ne suis pas pour ma part surpris. Mais il m’arrivait d’imaginer que pour élever le pays, il pourrait regarder comment le monde évolue. Mais la haine viscérale qu’il a pour les autres l’emprisonne malheureusement. Je n’ai jamais cru en cette «commission dialogue vérité et réconciliation ». Car la posture de Charles Konan Banny elle-même est déjà sujette à caution. Pensez-vous que la traque des pro-Gbagbo, marquée par l’extradition de M. Lida Kouassi, puisse favoriser le rapprochement des Ivoiriens? Déjà, il faut savoir s’il y a une réelle envie de ce pouvoir de réconcilier les Ivoiriens. l’idéemême du «rattrapage ethnique» est caractéristique d’un certain état d’esprit. Nous constatons depuis que l’insécurité est galopante; les arrestations arbitraires sont monnaie courante; la presse de l’opposition est muselée; des Ivoiriens en exil sont arrêtés et extradés sans observation de conventions internationales et des Droits de l’Homme; les intimidations, les menaces, la marginalisation, la condamnation extrajudiciaire des adversaires politiques, la chasse aux sorcières et le musellement de l’opposition sont un mode de gouvernance aujourd’hui dans notre pays. Et ce, dans une indifférence totale de l’opinion publique internationale. Mais, il faut que nous poursuivions le combat pour que la Côte d’Ivoire recouvre son état de droit. Si vous aviez un conseil à donner à M. Ouattara pour réconcilier les Ivoiriens, que pourriez-vous lui dire ? Comment peut-on licencier des travailleurs sur des bases eth-niques ? Comment peut-on faire des nominations sur des bases ethniques et tribales ? Il y a là beaucoup de matières de comparaison avec le pouvoir Gbagbo. Après ce constat, il ne me viendrait pas la prétention de devoir donner des conseils à Monsieur Ouattara. Je dirai simplement que Ouattara doit agir au lieu d’être constamment en campagne. Il faut qu’il intègre complètement que les Ivoiriens ne veulent pas de cette Côte d’Ivoire-là ; où une partie est diabolisée. Cette partie ne peut pas aller et retourner tranquillement dans son pays. On peut vouloir soutenir des choses à propos de l’ère Gbagbo, avec la falsification des faits, mais il sera difficile de démontrer au monde que ceux qui sont favorables à Ouattara, ne voyageaient pas tranquillement. Il faut donc déjà que les libertés élémentaires : le droit de manifester son mécontentement – quand c’est le cas, la liberté d’opinion car on peut être d’un avis contraire – soient respectées. C’est bientôt l’audience de confirmation ou d’information des charges contre président Gbagbo. Vous, membre de son porte-parolat, à la brèche pour sa libération, comment voyez-vous l’issue de cette audience ? Êtes-vous confiant quant à une issue heureuse ? C’est vrai que concernant cette affaire qui polarise à juste titre notre attention, nous nous battons de toutes nos forces. Nous nous battons non pas par sectarisme ; mais pour la justice. C’est aussi là où Monsieur Ouattara a trahi les Africains. Comment peut-on encore vouloir avoir les chaînes aux pieds à un moment où tout le monde cherche à s’épanouir ? Ouattara a transféré un digne fils de l’Afrique à la Cpi. Cela le suivra à vie. Nous mettons la bataille à plusieurs niveaux pour avoir cette justice. Nous n’ignorons pas en même temps que cette affaire pue la politique. Mais j’ose penser que la justice internationale a le devoir de se donner de la marge si elle veut encore avoir une parcelle de crédibilité. En cela, la défense fait son travail sur le plan juridique. Et des victoires ont déjà été obtenues même si ce n’est pas dit assez. En effet, le fait de remonter depuis septembre 2002, dans la procédure fait rebattre les cartes. Nous aussi, nous nous battons chacun à son niveau. En même temps, la configuration du monde mais je parlerai surtout de celle la «Françafrique» a du plomb dans l’aile. Wade parti, Sarkozy sorti et Ping renvoyé. Il me semble que ce climat concourt à éclairer le paysage et à donner de façon globale une certaine lisibilité. Il faut aussi noter que nous venons de loin. la brutalité avec laquelle les Ivoiriens et les amis de notre pays ont vécu le traumatisme est patente. Mais il faut voir le fond du dossier. En dehors de preuves montées, le maintien du président Gbagbo à la Haye ne se justifie pas en réalité. Il y a d’autres aspects sur lesquelles l’avocat a remporté des victoires. les avocats de Ouattara voulaient que les témoins qu’ils veulent présenter aient accès aux dossiers confidentiels de la procédure. la requête du refus de l’avocat a été suivie par le Juge. Dernièrement la Lettre du Continent faisait état d’un éventuel exil du président Gbagbo en Ouganda. Quel commentaire faites-vous de cette information ? la place que j’occupe ne me permet pas de faire des commentaires ou de contribuer à entretenir ce genre de supputations. Je comprends que les Africains en général et les Ivoiriens en particulier ont besoin d’être rassurés. Mais il faut raisonnablement rester sur une posture responsable. Je dois tout simplement dire que le Président doit être libéré si la justice internationale décide d’être juste. Que pouvez-vous dire sur le 18 juin ? C’était tout simplement formidable. Nous avons vu une forte mobilisation malgré le report de l’audience. une marque exceptionnelle au soutien au président ; mais également un signe de la détermination des Africains qui étaient là pour montrer leur attachement au symbole de la souveraineté qu’incarne laurent Gbagbo. M. Hollande vient d’être élu président de la France, pensez- vous qu’avec cette élection, on assistera à une ère nouvelle dans les relations France-Afrique en général et Franco-Ivoirienne en particulier ? D’abord, les Africains doivent comprendre que le rythme des relations internationales n’est pas régulé sur la base des humeurs, des états d’âme et des sentiments. Il est un peu dommage que nombre d’Africains soient encore l’incarnation primaire de l’émotion. Il faut que chacun comprenne que nous devons arracher notre liberté quel qu’en soit le prix. les grands pays ont connu leurs périodes douloureuses. Et croire que les choses vont se normaliser chez nous sans qu’on prenne en main notre destin est un leurre. Je ne peux pas présager de ce que fera Hollande. Mais pour l’instant, les déclarations, la posture, le style et les signaux envoyés me laissent penser que ce sera différent de Sarkozy. Il me semble que le nouveau président français aurait plus tendance à comprendre qu’il vaut mieux commercer avec des «petits pays» qui émergent – et ce, dans un partenariat gagnantgagnant – que de croire qu’on peut continuer une logique de pillage avec le bâton. Je dois rappeler que c’est sous Jospin (alors Premier Ministre) que Robert Guéi – bien sûr, la pression de la rue aidant – que la Commision électorale est allée jusqu’au bout du processus en octobre 2000. Il faut également se souvenir que Chirac amène la rébellion quatre mois après le départ de Jospin de Matignon. la Gauche au pouvoir est donc un environnement qui est favorable à l’expression de revendications légitimes. Mais François Hollande n’a pas mission de mener le combat à notre place. Il est le président de la France. Quel est votre mot à l’endroit du peuple ivoirien ? les Ivoiriens sont dans la retenue malgré les affres de ce pouvoir violent. Je pense que chacun, et même les tenants du pouvoir comprennent que notre Côte d’Ivoire ne restera pas celle-là. Chacun doit donc y mettre du sien pour que le pays sorte de cette situation dans laquelle il a été mis par cette logique de bafouement des repères. Je pense que si chacun fait ce qu’il faut, nous sortirons collectivement notre pays de cette situation pour entamer un réel processus de reconstruction à divers niveaux. Interview réalisé par Germain Séhoué gs05895444@yahoo.fr