Gbagbo, Ouattara : Qui a gagné ?

Alternative-13/9/2012

I-L’inévitable débat
De nos jours, la politique est entrée dans une phase de communication plus que d’information. La communication exaspère l’opinion quand elle en prend conscience mais celle-ci succombe lorsque la manœuvre est subtilement menée. Les vainqueurs du coup d’Etat du 11 avril, appuyés par des officines de communication passées maîtres dans l’art de la désinformation, du travestissement des faits et de la réalité, du dénigrement et de l’intoxication systématiques, ont choisi la subtilité pour faire triompher leur «vérité médiatique» au profit de leur champion, M. Alassane Ouattara. Par doses médiatiques, ils s’ingénient à faire croire à l’opinion que la crise postélectorale est survenue du fait de l’entêtement du président Laurent Gbagbo à s’accrocher au pouvoir alors qu’il a été battu dans les urnes, le 28 novembre 2010. Pis, dans leurs entreprises machiavéliques de diabolisation du président Laurent Gbagbo et de son régime, ils vont jusqu’à soutenir que l’acharnement de Laurent Gbagbo à vouloir conserver le pouvoir qu’il a perdu a provoqué une crise postélectorale marquée par des affrontements qui ont fait plus de 3.000 mots. Les crimes de sang qui exigent sont transfèrement devant la Cour pénale internationale (Cpi). Laurent Gbagbo est présumé coupable ! Aussi, à leurs yeux, le débat autour des résultats de l’élection présidentielle 2010 n’est-il plus à l’ordre du jour. Les seuls débats actuels qui valent la peine d’être menés sont autour du transfèrement de Laurent Gbagbo devant la Cpi pour répondre de ses crimes de sang et la participation aux élections législatives du 11 décembre 2011.

Eviter de parler tout seul,
tout le temps

Qui peut ne pas les entendre, tant qu’ils parlent ! En France, le président Nicolas Sarkozy et son ministre des Affaires étrangères, M. Alain Juppé, s’extasient à longueur de sorties médiatiques sur l’intervention de l’armée françaises en Côte d’Ivoire qu’ils présentent comme un modèle de réussite pour avoir rétabli la démocratie en délogeant le «dictateur» Laurent Gbagbo du pouvoir et en y installant le «vainqueur» incontesté et incontestable, le «démocrate» Alassane Ouattara. Madame Martine Aubry, Première secrétaire du Parti socialiste français, candidate malheureuse à l’investiture de sa formation politique pour la présidentielle de mai 2012 en France, déclare, sur la chaîne cryptée Canal + au cours de l’émission «Dimanche +», le 25 septembre 2011, que «Monsieur Alassane Ouattara a bien fait de saisir la Cour pénal internationale pour crimes contre son peuple commises par Monsieur Laurent Gbagbo ». Aux Etats-Unis d’Amérique, le président Barack Obama, intervenant le mercredi 21 septembre 2011 à la tribune de la 66ème session de l’Assemblée général des Nations Unies, à New York, s’est « réjoui de l’issue de la crise postélectorale qui passe à ses yeux, comme la chute des régimes qu’il qualifie de dictatoriaux (Moubarad, Kadhafi, Ben Ali), pour un carrefour de l’histoire, une leçon ». Parce qu’à l’en croire, «le peuple ivoirien a vaincu la «tyrannie » de Gbagbo qui n’a pas accepté sa défaite. M. Alassane Ouattara déclare sur la chaîne française TF1, le mardi 13 septembre 2011, que « Laurent Gbagbo sera jugé en Côte d’Ivoire pour crimes économiques. Mais, en ce qui concerne les autres crimes, Laurent Gbagbo répondra devant la CPI ». Intervenant sur la question des législatives, M. Ouattara conseille au Front populaire (Fpi) de ne pas commettre la même erreur que son parti, le Rassemblement des Républicains (Rdr) qui a boycotté les élections législatives en décembre 2000. Dans la continuité, le président Henri Konan Bédié, en fidèle lieutenant de M. Alassane Ouattara, estime, sur France 24, le jeudi 15 septembre 2011, que «Laurent Gbagbo ne peut échapper à la justice à cause des atrocités et des crimes de sang dont il est l’auteur, sans oublier les nombreuses crimes économiques pour lesquels il est déjà inculpé ». Il ajoute que pour un jugement équitable, son sort sera scellé par la CPI qui, pour l’heure, effectue des investigations ». Le ministre d’Etat, ministre de l’Intérieur, M. Hamed Bakayoko «ne tolère pas les débordements, que ce soit du point de vue du langage, que ce soit du point des actes», à l’occasion de la tenue d’un meeting. «Des mesures immédiates suivront » dès qu’il constate « l’existence de propos subversifs». Il revient ainsi au seul ministre Hamed Bakayoko d’instaurer un ordre moral et politique puisqu’il est le seul d’entre tous à détecter et à qualifier les propos subversifs.
L’on devine alors aisément que tous propos invitant au débat autour de l’élection présidentielle 2010 seront considérées comme subversifs. Le ministre des Droits de l’homme, M. le Généma Koulibaly, dans une sortie inopportune parce que faite au lendemain de l’installation officielle de la Commission dialogue, vérité et réconciliation (Cdr), assène, le vendredi 13 septembre 2011 à Paris : «J’ai expliqué au président de la CPI l’importance pour la réconciliation nationale de cette procédure. Si l’ex-président n’était plus sous notre responsabilité, sur le territoire de la République, cela faciliterait le processus de réconciliation et contribuerait à dépassionner la suite du débat, notamment les élections législatives». L’idée on ne peut plus manifeste est d’éloigner le président Gbagbo pour le couper définitivement du peuple ivoirien avec lequel il a signé un pacte de confiance, de solidarité et d’avenir. Comme dans un ballet bien réglé, la Cpi a annoncé le 4 octobre 2011 l’ouverture d’une enquête sur les crimes de sang commis en Côte d’Ivoire durant la période postélectorale. Cette autorisation de l’ouverture de l’enquête donnée par la chambre préliminaire ne concerne que, curieusement la période qui court à partir du 28 novembre 2011, période demandée par M. Ouattara, partie prenante à la crise.

La vérité est travestie

M. Eugène Dié Kacou, le Conseil national de la presse (Cnp) censure les journaux libres parce qu’ils ont « une tendance inacceptable» à la manipulation des faits et de la réalité lorsqu’ils révèlent à l’opinion que le chef d’Etat actuel a été installé par coup d’Etat et son « régime » installé par la France, tandis que Laurent Gbagbo est vu comme renversé par l’armée française, voire prisonnier du chef de l’Etat français ». En effet, pour le président du Cnp, «ce procédé utilisé à foison dans certains journaux traduit, loin du souci d’informer les lecteurs, une tendance inacceptable à la manipulation des faits et de la réalité ». Pour lui, «les faits uniques», c’est que le «président de la République de Côte d’Ivoire exerce son mandat actuel des suites d’élections démocratiques reconnues par la communauté nationale et internationale et, pour lequel, il a été officiellement investi dans ses charges ». Alors, dans cette conviction, M. Eugène Dié Kacou tranche, de façon péremptoire : « Ces faits étant établis et de notoriété, le Cnp prévient qu’à compter de la publication du présent communiqué, il sera intraitable sur les écrits à caractère subversif et insultant non seulement pour les autorités en place mais, également, pour le peuple ivoirien qui, a dans la transparence, élu son président » (déclaration des journaux victimes du 11 avril 2011, JV11, suite aux dernières menaces du Cnp contre la presse libre, dans Le Nouveau Courrier, lundi 26 septembre 2011, p.5). Comme à son habitude, dans un éditorial au brulot, M. Venance Konan, directeur général de Fraternité Matin, quotidien d’Etat, va jusqu’à traiter de « sorcière » Mme Agoh Marthe, ex-première vice-présidente de l’Assemblée nationale, qui a eu l’évidence de revenir dans Notre Voie du mercredi 26 octobre 2011 sur le débat que l’on croyait clos autour des résultats de la présidentielle 2010. S’érigeant en tuteur des Ivoiriens, M. Venance Konan déclare que ceux-ci «ne vont pas passer leur vie à débattre de cette question stérile. Ils ont autre chose à faire. Ils ont un avenir à bâtir avec M. Ouattara ». D’autres, comme MM. Young Jin Choi et Soro Guillaume, faisant fi de leur immense responsabilité dans la crise ivoirienne, sont allés sans vergogne de pseudo révélation en pseudo révélation. Selon eux, au cours des différentes audiences, ils se sont évertués à faire comprendre au président Gbagbo qu’il avait perdu les élections et qu’il devait céder le pouvoir à M. Ouattara, vainqueur de l’élection présidentielle. Puisque Gbagbo est historien, l’histoire de la Côte d’Ivoire saura lui être reconnaissante en le faisant figurer au « panthéon » des grands hommes de la Côte d’Ivoire.
La révélation est facile lorsque l’on a réduit au silence tous les contradicteurs possibles. Ces témoignages manquent de crédibilité quand l’on sait qu’ils sont l’alpha et l’oméga de la crise ivoirienne. Le Peuple ivoirien, lui, est devenu suffisamment adulte pour avoir sa propre lecture de la crise et pour détecter les mensonges d’Etat. Il est vrai que le prévisible transfèrement des chefs de la rébellion devant la Cpi suscite une peur panique en leur sein. Aussi, comme à leur habitude, continuent-ils à tirer sur tout ce qui bouge au risque de se faire brûler par le feu qu’ils ont eux-mêmes allumé. La ficelle est trop grosse et, inévitablement, le piège va se refermer sur eux.
Une autre catégorie s’oppose à l’ouverture de la boîte de pandore qu’est le débat autour du scrutin présidentiel 2010. Au nom du « silence, on réconcilie ! », une autre variante du « silence, on développe !» qui a rythmé notre quotidien du temps du parti unique. Au nom de la réconciliation, tout ce qui fâche doit être occulté. Posture bien difficile pour une commission dite de vérité, de dialogue et de réconciliation pompeusement mise en place ! Le Premier ministre Charles Konan Banni, président de ladite commission, lui, choisit l’esquive lorsque la question lui est posée. M. N’Gouan Patrick, alors coordonnateur national de la Convention de la société civile, opte pour un savant jeu d’équilibre. En effet, le 12 octobre 2011, tout en condamnant «vigoureusement l’agression perpétrée par des sympathisants du Rassemblement des Républicains (Rdr) contre les militants et dirigeants du Front populaire ivoirien (Fpi) lors du meeting de ce parti à Koumassi, le samedi 8 octobre 2011 », M. N’Gouan amoindrit la portée de sa condamnation lorsqu’il « appelle les partis politiques et tous les acteurs politiques à se garder de faire des spéculations sur les résultats de l’élection présidentielle qui ne sont plus à l’ordre du jour ». Dans cet autre ordre d’idées, qui prête encore une oreille attentive aux propos de tous ceux qui soutiennent que le président Gbagbo a gagné les élections ? Pour la Côte d’Ivoire, ces « hérétiques » ont le droit à l’écoute même s’ils ne disposent pas des puissants canaux de communication de la communauté internationale.

Alors, Laurent Gbagbo demeure le président…

Le président Laurent Gbagbo : «Je tiens à rappeler solennellement que je demeure le président légitime et légal de la Côte d’Ivoire parce que j’ai gagné l’élection présidentielle…Monsieur le président de la République, souffrez que je vous rappelle que la Côte d’Ivoire reste un Etat souverain au même titre que la France. A ce titre, la Côte d’Ivoire possède une Constitution comme la France. Elle s’est dotée d’organes de gestion de l’Etat pour réguler les rapports sociaux à l’image de ce qui se passe en France » (Le ministre Koné Katinan, Représentant et Porte-parole du président Gbagbo : « Le Président écrit au président français », dans Aujourd’hui, mercredi 14 septembre 2011, n°063 p.2). Mme Agoh Marthe, première vice-présidente de l’Assemblée nationale appelle au « rassemblement de tous les fils et filles de la Côte d’Ivoire pour une discussion sérieuse et sans passion autour de ce qui s’est passé, de la compréhension de nos textes fondamentaux afin de nous réconcilier véritablement ». Pour la première vice-présidente, toute la problématique de la réconciliation tourne autour de la compréhension des textes fondamentaux ivoiriens qui ont servi à désigner le vainqueur de l’élection présidentielle en Côte d’Ivoire. Monsieur le ministre de l’Equipement et de l’Assainissement, Porte-parole du Gouvernement Aké NGbo, ex-directeur général du Bureau national d’Etudes techniques et de Développement (Bnetd), Docteur-ingénieur des ponts et chaussées, M. Ahoua Don Mello, impliqué dans le processus électoral, à travers la structure SILS-Technology, démonte scientifiquement, dans une contribution, qu’Alassane Ouattara a perdu les élections en Côte d’Ivoire, et mis en place une fraude gigantesque à travers la Commission électorale indépendante (CEI) qu’il contrôlait (Aujourd’hui, mercredi 14 septembre 2011, p.4, n°63). Monsieur Guy Labertit, délégué Afrique du Parti socialiste français pendant 10 ans (1996-2006) révèle que la Communauté internationale a bien préparé son « affaire ». «Comme M. Gbagbo était le fils des élections, il fallait le contourner par des élections. Le pays comporte 19 régions. Sur les 14 régions qui représentent 90% de l’électorat, M. Gbagbo avait 7 point d’avance. C’est sur les 17% des 5 régions du Nord ou le scrutin a été faussé parce que la rébellion n’avait pas désarmé, que M. Ouattara a inversé les résultats. M. Gbagbo n’a donc pas perdu le scrutin du 28 novembre » (Interview à Notre Voie, du jeudi 3 novembre 2011, n°3975, p.6).
Sans trancher dans le vif le débat autour de qui, de Laurent Gbagbo et d’Alassane Ouattara, a remporté le second tour de l’élection présidentielle, les avocats français, Maître Jacques Vergès et Roland Dumas reviennent, dans un maître-livre intitulé « Crimes et fraudes en Côte d’Ivoire », sur ce qui s’est passé réellement le 28 novembre 2010 en Côte d’Ivoire. Ils donnent néanmoins des pistes de réflexion qui inclinent à penser que M. Ouattara n’est pas le véritable vainqueur de l’élection présidentielle. En effet, dans une étude sérieusement documentée, ils démontrent que, le jour du vote, dans le Nord du pays, à Korhogo et dans plusieurs villes de la région, les représentants du candidat Laurent Gbagbo et des électeurs soupçonnés d’être ses partisans ont été chassés des bureaux de vote. D’autres, plus malheureux, ont été copieusement battus ou tués par les éléments de la rébellion armée favorable à M. Ouattara, les Forces nouvelles. Les dérives délictueuses et criminelles ont été à la base d’une fraude massive et grossière qui a entaché gravement la sincérité du scrutin. Les échanges suscités par ces fraudes à la Commission électorale indépendante (Cei) ont paralysé ladite institution qui a été incapable de proclamer les résultats provisoires dans le délai légal. C’est au Golf Hôtel, QG du candidat Alassane Ouattara, que M. Youssouf Bakayoko, président de la CEI, a proclamé hors délai et à titre individuel, ce qu’il a appelé des résultats provisoires. La suite est connue de l’opinion même si les puissants moyens de communication de la communauté internationale ont, avec acharnement, tenté de travestir les faits et la réalité (Notre Voie, des samedi 5 et dimanche 6 novembre 2011, p.6 n°3977, article de M. César Ebrokié : « Crimes et fraudes en Côte d’Ivoire » ; Le livre de Dumas et Vergès sur le 28 novembre 2010).

Entre vérité et mensonge,
la jeunesse divisée

La joute oratoire entre le président de l’Alliance pour le changement (Apc), mouvement proche du régime Ouattara, principalement de M. Soro Guillaume, M. Alphonse Soro, et le Secrétaire national par intérim de la Jeunesse du Front populaire ivoirien (Jfpi), M. Koua Justin, le samedi 29 octobre 2011, au siège du Congrès national pour la résistance et la démocratie (Cnrd), porte la marque d’une Côte d’Ivoire qui gagnerait à exorciser ses vieux démons en refusant la posture résignée du singe qui ne veut rien entendre, rien dire, rien voir. Intervenant, en effet, sur le thème « Situation sociopolitique et réconciliation nationale », M. Alphonse Soro qui a ouvert les échanges, a soutenu d’entrée que « c’est Alassane Outtara qui a gagné l’élection présidentielle du novembre 2010. Et il est normal qu’il ait en face de lui, une opposition libre de mener ses activités, notamment les meetings et d’autres marches ». Poursuivant ses propos, M. Alphonse Soro a souhaité que « les propos qui vont être tenus à ces meetings et autres manifestations soient des propos modérés et apaisés. De sorte que, les jeunes qui ont été au cœur de la crise que la Côte d’Ivoire a traversée, ne retombent pas dans une autre confrontation du genre, « c’est Gbagbo qui est le président de la République et qu’Alassane Ouattara n’est que chef de l’Etat ». Le président de l’APC a estimé que ce genre de propos pourrait créer « des tensions qui, elles-mêmes, pourront conduire à des confrontations pas souhaitables ».
En réponse, le Secrétaire national par intérim de la Jfpi, M. Koua Justin, sur la question selon laquelle c’est Alassane Ouattara qui aurait gagné l’élection présidentielle, « a demandé à M. Alphonse Soro de ne pas tromper les Ivoiriens. Et que si lui, Alphonse Soro, se fonde sur les résultats provisoires donnés par la Commission électorale indépendante (Cei) et la certification de ces résultats provisoires, par Young-Jin Choi, pour affirmer que c’est Ouattara qui a remporté l’élection présidentielle, qu’il souffre que lui, également, Koua Justin, se basant à son tour sur les résultats définitifs donnés par le Conseil constitutionnel, seule juridiction habilitée à proclamer le vainqueur de l’élection présidentielle, soutienne que c’est Laurent Gbagbo qui est le président élu de la Côte d’Ivoire. Pour Koua Justin, les Ivoiriens se posent encore, aujourd’hui, la question suivante : Qui a gagné l’élection présidentielle de novembre 2010 ? « Et seul le recomptage des voix pouvait permettre de répondre à cette question cruciale. Mais au lieu de cela, Ouattara et ses hommes ont préféré faire appel à l’Ecomog, à la France et à l’Onu pour faire la guerre à la Côte d’Ivoire et imposer Ouattara ». Pour Koua Justin donc, «Alassane est à la tête de la Côte d’Ivoire grâce à la France. Il est donc chef de l’Etat » (Notre Voie, lundi 31 octobre et mardi 1er novembre 2011 n°3973, p.6).
Avec cet échange entre les jeunes de Côte d’Ivoire abondamment repris par nous à dessein, la transition est toute tournée.

II-Ce débat est purificateur

N’en déplaise aux « négateurs patentés des évidences », la Côte d’Ivoire est aujourd’hui mal en point, et désormais s’annonce pire. Seul le recentrage du débat autour de l’élection présidentielle 2010 peut servir la vérité qui donnera des torches à la jeunesse pour éclairer l’avenir. Non, la seule vérité qui vaille à nos yeux n’est pas celle d’un camp, mais la vérité pour la Côte d’Ivoire, pour l’Afrique, pour le monde afin d’éviter un gigantesque malentendu dommageable à l’humanité. Le président Gbagbo a été à la recherche de la vérité : devant la contrariété des résultats du scrutin présidentiel donnés par différents organes, le président Gbagbo qui avait le droit ivoirien pour lui, aurait pu s’en tenir aux résultats fournis par le Conseil constitutionnel, la seule institution habilitée par la constitution à proclamer les résultats définitifs de l’élection présidentielle. Il a saisi l’Union africaine aux fins de recompter les voix.
En effet, le recomptage des voix était le seul vérificateur de la transparence des résultats pour convaincre et rassurer les populations, les observateurs de la vie politique nationale. Il savait en cela que, lorsqu’on fait la politique, il faut savoir gagner ou perdre une élection et que l’homme politique est dépositaire, non propriétaire du pouvoir confié. Il n’innovait nullement en la matière, puisque l’Onu, au niveau universel, avait déjà eu recours à cette procédure de recomptage des voix à Haïti. Et cette procédure a changé le vainqueur de l’élection présidentielle. L’Union africaine, elle, a préféré botter en touche, tétanisée certainement par les injonctions à peine voilée de M. Ban Ki-moon, Secrétaire général de l’Onu, qui, de façon outrecuidante, a déclaré, à la veille du sommet décisif sur la crise ivoirienne, que le recomptage des voix serait une grave injustice. Faite à la Côte d’Ivoire ? Faite à M. Ouattara ? Faite à la communauté internationale qu’il représente ? Et le président haïtien ? Pourquoi alors avoir commis cette grave injustice à Haïti où le recomptage des voix a changé le vainqueur des élections ?
Une autre incongruité apparaît dans la démarche des facilitateurs de la crise ivoirienne mandatés par l’Union africaine. Sur un panel de cinq chefs d’Etat africains, seul le président de la Mauritanie n’a pas fait le déplacement jusqu’à Paris pour rencontrer le président Nicolas Sarkozy, celui-là même qui s’est invité par effraction dans la crise ivoirienne pour assurer le triomphe de son champion, M. Alassane Ouattara. Paris valait-il le déplacement ? Qu’ont-ils pu bien se dire au cours des différentes audiences accordées par le président français ? La suspicion d’une des parties n’est-elle pas légitime ? Toujours est-il que l’opinion qui attendait de l’Union africaine des résultats chiffrés a eu plutôt droit à des résultats diplomatiques. En effet, qui peut aujourd’hui donner avec précision les résultats chiffrés du scrutin présidentiel fournis par l’Union africaine ? Quand viendra, comme annoncé dans le communiqué, le Panel des 5 chefs d’Etat pour livrer les résultats chiffrés des deux candidats à l’élection présidentielle et proposer des axes de règlement de la crise ivoirienne ? L’Union africaine, informée, a-t-elle mis la pédale douce afin de ne pas gêner le machiavélique plan de déstabilisation de la Côte d’Ivoire concocté par Paris et Washington et dont le pic a été atteint le 11 avril 2011 avec le bombardement intense de la résidence officielle du président Gbagbo ?

Ces médiateurs terrorisés
par la vérité
Dans le cas haïtien, les donnés chiffrés existent bel et bien et elles ont été communiquées à toutes les parties intéressées par le règlement de la crise. En Côte d’Ivoire, aucune donnée chiffrée communiquée. Pourquoi alors deux poids deux mesures ? En optant pour le choix de l’Union africaine, le président Gbagbo voulait avoir de la clarté et de la lisibilité afin de se déterminer en toute connaissance de cause. Mais l’Union africaine s’est réfugiée dans le clair obscur et n’a pas su donner les clés pour trancher le gigantesque malentendu. Force est donc de reconnaître que le recomptage des voix demandé n’a pas eu lieu. L’Union africaine, instance hautement diplomatique, s’est coulée dans le moule façonné par la communauté internationale caporalisée par les présidents Sarkozy et Obama. Et il lui était difficile de désavouer les membres du Panel mandatés par elle. Au nom de l’implacable logique des intérêts, l’Union africaine s’est contentée d’entériner le postulat de la communauté internationale qui est le suivant : M. Alassane Ouattara est le candidat de la communauté internationale et, en cette qualité, il doit être proclamé vainqueur de l’élection présidentielle 2010. Une élection, un candidat et le tour est joué. Du coup, l’Union africaine n’a ni convaincu ni rassuré.
La Côte d’Ivoire, elle, continue de vivre avec un cancer dans le corps : les deux présidents campés dans leur certitude d’avoir gagné l’élection présidentielle 2010. La Côte d’Ivoire n’a pas encore trouvé la chimiothérapie qui éradique le cancer. Demeure donc la question des résultats du scrutin présidentiel 2010. Il faut trancher le nœud gordien, qui pourrait se révéler vipérin, pour connaître la fin de l’histoire, la fin du film. Pour ne pas livrer l’opinion à ceux qui tirent la politique vers le bas, qui font appel à ses plus bas instincts, qui l’amènent à raisonner comme eux. Pour un peuple, la vérité est un bien commun comme l’air, l’eau, l’égalité devant la loi, la non discrimination. Un pays qui fait de petits arrangements avec la vérité est un pays qui se ment à lui-même, qui avance les yeux fermés vers les gouffres de la réalité. La Côte d’Ivoire portera la marque d’un pays médiocre si elle se contente de petites choses et si elle ne peut agir sur les grandes. La découverte de la vérité des urnes du 28 décembre 2010 est une grande chose parce qu’elle est la pierre angulaire de tout processus de réconciliation et de reconstruction. Elle conditionne tous les autres. Une fois les résultats de l’élection libérés, alors seulement, l’on pourra faire preuve de tolérance, de compromis politiques, de réconciliation et de paix. Le temps, lui, fera son œuvre de cicatrisation et d’apaisement. La question ne se pose pas en termes de préalable, mais d’impératif catégorique pour la Côte d’Ivoire. C’est un devoir de cohérence et de vérité vis-à-vis du peuple souverain. Ce peuple a voté. Il a le droit de savoir les suffrages exprimés au profit des différents candidats. Le peuple aura ainsi une meilleure lisibilité pour s’impliquer de façon active et massive dans ce qui est essentiel : la réconciliation des cœurs et des esprits. Il se détournera alors de ces sentiments qui plombent tout processus de réconciliation : l’émotion, la pitié, la revanche et la vengeance.

Seule, la vérité des
urnes nous guérira

Les rituels de la tradition, les hadiths, les sourates, les psaumes et versets des Livres saints ne pourront purifier la Côte d’Ivoire si elle ne se livre pas à ce « Gôpô » politique. L’injustice, c’est du sang versé sur la Côte d’Ivoire. L’injustice c’est la malédiction infligée à la Côte d’Ivoire. Et toute injustice mène au désordre. Loin de diviser, le débat est donc rassembleur. La Commission dialogue, vérité et réconciliation (Cdvr) doit rester une référence et non une frustration. Elle ne peut se contenter d’une photographie de la Côte d’Ivoire à un moment donné alors que le film n’est pas fini. L’Etat totalitaire n’est pas loin lorsqu’un dirigeant est campé dans sa certitude d’avoir remporté l’élection présidentielle, mais à la poursuite d’une légitimité introuvable. L’on ne peut résoudre le problème de la démocratie en Afrique avec des moyens militaires qui sont antidémocratiques. C’est un choix à la fois incompréhensible et intolérable.
La réconciliation au forceps n’aura qu’un destin de feuille morte. La caractéristique de la feuille morte, c’est d’être emporté par le vent. Le bruit est assourdissant, le vent violent. Comment bâtir pour l’éternité dans le vacarme et la tempête ? Pour « vivre ensemble », engageons donc la Côte d’Ivoire dans la révélation de la vérité qui libère afin de lui insuffler cette extraordinaire foi en l’avenir qui lui permet de se reconstruire. La Côte d’Ivoire doit rentrer dans l’histoire, ce n’est pas l’histoire qui doit lui rentrer dedans. Ne l’oublions jamais : on ne réconcilie pas, on se réconcilie. C’est donc faire preuve de cécité et de médiocrité politiques que de vouloir trouver solution à la crise en brandissant la CPI comme arme de destruction ciblée sur le président Gbagbo.
En effet, le transfèrement de Laurent Gbagbo à la CPI n’épuise pas la crise en Côte d’Ivoire. Il l’exacerbe. Il est une véritable machine à diviser et non à rassembler les Ivoiriens. Le président Gbagbo a appris la souffrance et la persévérance. Il a également appris le langage du peuple et a pu ainsi tisser avec lui un pacte de confiance et de fidélité sur la base de valeurs mutuellement partagées, d’une vision stratégique d’avenir. Ce pacte-là est indestructible. L’on comprend alors qu’à chaque fois que l’on a annoncé sa mort avec parfois de petits cercueils à son effigie, il a su trouver les ressorts pour rebondir. Comme un saumon, il a toujours su remonter le courant qui lui semblait contraire. Laurent Gbagbo, c’est une génération tant africaine qu’ivoirienne qui se reconnaît en lui, qui se réclame de ses idéaux et de ses valeurs. Laurent Gbagbo, c’est un parti politique, le Fpi qui, peu à peu, sort de sa torpeur bien compréhensible pour gagner le pari de la mobilisation afin de contrarier sérieusement les plans du régime Ouattara instrumentalisé par la communauté internationale de Sarkozy et d’Obama pour éloigner et couper le président Gbagbo de son peuple. Quand les temps sont durs, le Fpi résiste et fait front. Laurent Gbagbo, ce sont toutes ces personnes anonymes qui, si elles ne font pas de la politique politicienne, ont pour autant une certaine idée de la justice. Le peuple de Côte d’Ivoire qui, subjugué par la brutalité de la répression au quotidien du régime Ouattara, s’est habitué à exprimer son désespoir de façon confidentielle, finira inévitablement par surmonter la morosité ambiante et agir de manière collective, prenant ainsi sa juste place dans le combat pour la démocratie. Il finira par avoir raison de la dictature, même la plus féroce. C’est ce qu’enseigne l’histoire des peuples (…).
A présent que le chef de l’Etat, Alassane Ouattara et le nouveau Président du Conseil constitutionnel, Francis Vanga Wodié, ont eu courage de souligner, publiquement, ce trait de la profonde scission du peuple ivoirien, l’heure est plus que jamais venue de recentrer le débat en portant la réflexion rédemptrice sur les résultats du scrutin présidentielle 2010. De Gbagbo et de Ouattara, qui a gagné la présidentielle du 28 novembre 2011 ? L’avenir de la Côte d’Ivoire est dans l’émergence de la vérité.

Source :

S.A.D.